Le roi a donc parlé en son palais de Versailles, avant de désigner les nouveaux ministres favoris de son sérail. Pour habiller ses reniements et ses échecs, il s’est hautement réclamé du programme social et démocratique du Conseil national de la Résistance (CNR) de 1944 : il ne lui suffit pas de débaucher quelques traitres issus de la gauche, il lui faut encore et surtout annexer de force des pans entiers de ses marqueurs culturels et de sa mémoire, laissés en déshérence, il est vrai, depuis que la calamiteuse expérience mitterrandienne d’abandon social et de déréglementation économique (et éthique !) a fait oublier jusqu’aux noms de Jaurès, de Jules Vallès, de Victor Hugo, de Michelet, de Rosa Luxembourg et d’Hannah Arendt, des dreyfusards, des premiers syndicalistes d’avant 1914, et plus tard de Jean Moulin et de ses compagnons du CNR clandestin.
Nous savons bien que la gauche institutionnelle et intellectuelle a généralement boudé le soixantième anniversaire du programme du CNR, en 2004, et qu’elle a ignoré à peu près complètement l’ « Appel des Résistants aux jeunes générations » qui a été proclamé à cette occasion (sur une initiative restée sans lendemain du mouvement ATTAC, mais dont le texte reste plus que jamais debout, voir plus bas).
On doit dire qu’il y a ici souillure de la mémoire de la Résistance. Non pas parce que Sarkozy serait « impur » (il n’y a pas de purs et d’impurs dans une démocratie laïque et dans une éthique de responsabilité, non pas de pureté), mais parce que ce tour de force versaillais vise précisément à déguiser le parachèvement de la destruction méthodique des conquêtes de la Résistance.
Non seulement les conquêtes sociales et économiques, par la mise à mort des mécanismes de solidarité sous couvert hypocrite et lamentable de décisions européennes. Mais également les conquêtes démocratiques et antifascistes avec la montée d’une société policière sans précédent depuis Vichy en terme de renforcement répressif et juridique, d’expérimentation in-vivo de la cruauté d’Etat sur les plus faibles (jeunes déshérités, sans-papiers, chômeurs, malades, en attendant tous les citoyens), de concentration inouïe des pouvoirs médiatiques, de manipulation et d’achat des consciences et d’avilissement généralisé, d’annihilation sophistiquée de tout espace de dissidence ou de critique, et d’atteinte tranquille aux libertés les plus élémentaires, ne serait-ce que par ce seul exemple si emblématique : la violation électronique du secret des correspondances privées (secret pourtant dûment prévu avec sagesse par le programme du CNR de 1944).
Sarkozy singe, change et souille. Pour nous priver de nos propres mots avant même qu’ils aient pu être entendus, pour empêcher quiconque de parler aux noms des idéaux des morts de la Résistance. Ainsi, il les tue une seconde fois.
L. D.
La vidéo de l’Appel des Résistants :
http://www.dailymotion.com/video/x1irg4_lappel-des-resistants_events
Texte complet de l’Appel des Résistants aux jeunes générations :
ou
http://lucky.blog.lemonde.fr/2007/10/08/
Dans l’éditorial du journal Le Monde daté d’aujourd’hui 24 juin 2009, Eric Fottorino écrit notamment :
« Il est des discours pour l’avenir qui semblent remonter le temps. Celui prononcé devant le Congrès par le président Sarkozy appartient à ce genre où le passé tient lieu de promesse. Etions-nous vraiment, lundi, dans l’aile du Midi du château de Versailles, le 22 juin 2009 ? Ou en 1875 ? Ou surtout en mars 1944, lorsqu’une poignée d’hommes de bonne volonté élabora le programme du Conseil national de la Résistance - CNR, sous le signe duquel le chef de l’Etat a placé son intervention -, avant les fameuses “trente glorieuses” qui ne reviendront plus.
Comment les chefs des grands mouvements de la Libération auraient-ils accueilli si bruyant parrainage ? “On entre dans un mort comme dans un moulin”, persiflait Sartre. Qui, dans la jeune génération, a en mémoire les noms de Claude Bourdet, d’Eugène Claudius-Petit ou d’André Le Troquer ? Les futurs bacheliers, non contents d’avoir tâté de La Princesse de Clèves ou de la lettre de Guy Môquet, auront en revanche pu saisir que le CNR fut avant l’heure une manière de gouvernement d’ouverture. Pour libérer la France, gaullistes, communistes, socialistes et démocrates-chrétiens firent cause commune, avec les syndicats, dans un but de rénovation sociale toujours d’actualité.
(…) En 1944, il s’agissait d’établir “un ordre social plus juste”. Cela passait par “un plan complet de sécurité sociale”, le retour à la nation “des grands moyens de production monopolisés”, sources d’énergie, compagnies d’assurances, grandes banques ; par l’élévation du niveau de vie des travailleurs ou l’accès élargi à la culture, fondations d’une “République nouvelle”. En brandissant solennellement cette référence à l’histoire dans son versant le plus glorieux - la France qui résiste et invente pour se réinventer elle-même -, en remettant à l’honneur l’emprunt populaire qui fleure bon les solidarités d’antan, M. Sarkozy a pincé la corde d’une symbolique puissante. Comme pendant sa campagne présidentielle il avait “triangulé” - c’est-à-dire chassé sur les terres idéologiques de l’adversaire -, annexant Jaurès et Blum, il a de nouveau puisé dans le terreau d’une France imaginaire qui transcende les lignes de fracture traditionnelles entre la droite et la gauche. La suite montrera ce qu’il y a d’illusoire ou d’opportunisme dans le verbe du président.
(…) Enfin, face à cette voix officielle (…), on attendait la voix de l’opposition. Et ce fut regrettable, sinon rageant, qu’une fois encore cette partie-là n’ait fait que parler creux, à côté, hors sujet, préférant gloser à l’infini sur les dérives monarchistes du régime sans bien voir que ledit monarque venait de lui soustraire un nouveau pan de son territoire. »
(E. F. Le Monde, 24 juin 2009).
